Chansons d'Allain Leprest : 

  • Rue Blondin
  • Chanter des fois
  • Je hais les gosses
  • C'est peut-être
  • Dans le sac à main de la putain

Chanson de Jean Richepin

  • Les oiseaux de passage

Textes de Velibor Čolić , http://www.gallimard.fr/gallimard-cgi/AppliV1/affied.pl?ouvrage=0010071542007082103380000 : 

 

JUKE-BOX MEMORIES

SUPPLIQUE POUR ÊTRE ENTERRÉ À LA  PLAGE DE SÈTE

 

             La nuit sans fin, je pense : une époque dégueulasse plane à présent sur le monde. Je ne me souviens pas des étapes de mon retour à travers ce ciel de cuivre. Je ne me souviens pas dans quel ordre sont arrivées les choses. Je suis cette maladroite intensité  qui doute, ce conteur qui cherche ta présence dans l’essence de chlorophylle. L’impossible espace entre la défaite et ce qu’on appelle la victoire. J’ai nommé les endroits où j’ai senti ta présence.  Comme Borges, j’ai renommé et numéroté, chaque chapitre de ma lettre sans fin. J’ai versé trois gouttes de vin devant la synagogue, j’ai allumé un cierge à  Saint Nicolas Le Voyageur  et à  Miles Davis, prince des anges.


            Un tas de poussière s’est formé sous mes pieds. C’est une part infime de mon corps. J’ai dit – je n’ai pas peur, mais je ne suis pas un lion. Je me voyais simple, comme un nuage, ou un arbre, dans ce monde, et ce temps, sans fin. Avant, majko moja*, j’étais poète. Ensuite, peu après, je suis devenu soldat et prisonnier. Mais bon, je suis mort tant de fois ici que je ne me souviens plus. Je ne prends aucun anti-douleur, rien, j’additionne, tout simplement, mes blessures.

            Quelque chose comme une flamme qui me réveille sans cesse dans les ténèbres. Le temps est un fusil, l’oubli est un chien et une mort pourpre. Il n’y a rien d’assez dur et ni d’assez fort sous le soleil pour effacer nos douleurs et mes doutes. Dans ma paume, je garde les ombres de mes frères. Une ville,  mare nostra et de la poudre.

            Comme un alchimiste, j’ai nommé chaque parfum de ta présence en moi. J’ai noté mes peurs avec la précision d’un notaire. J’ai traversé la Croatie, la Slovénie, l’Autriche et l’Allemagne réunie. Une frontière c’est comme une autre. Les flics et la douane, la douane et les flics. Et malgré tout -  Danke Deutchland, je souhaite à chaque pays d’avoir une police comme la tienne. Ici, en France, une femme m’a encouragé à rester en vie.  Comme ça j’ai pu renaître en tant que poète.

      
            Maintenant, je suis un homme calme, heureux  mais toujours un peu fébrile.
Mon pays, majko moja, a peur de moi.
Mes juges aussi

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*majko moja (bosniaque)- ô ma mère

 

 

 LES TROMPETTES DE LA RENOMÉE


       Dobro je*, depuis des mois la neige est partie.
Une main céleste et inconnue avait oublié quelques couronnes de fleurs sauvages et un foulard rouge acheté pour toi. Ensuite elle avait pris Dubrovnik et à sa place glissée tranquillement Marseille. Une autre main avait pris le Danube et à sa place avait posé le Rhin.

       Dobro je, les Gitans sont partis aussi en emportant avec eux leurs maisons, leurs chevaux, les belles femmes et les enfants. Les chiens mouilles de l’oubli. Mais ils ne m’ont pas pris ma tristesse.
’On peut pas ‘, m’a dit leur chef, un beau et tendre gaillard basané, ’nos carrosses ne retourneront plus jamais à Calcutta.’

     Dobro je, les vignes et l'houblon existent encore. Notre mémoire n'est qu'un bateau ivre commandé et surveillé par capitaine Handke. Sur l'échelle de la Shoah nous sommes classés assez bas, on avoisine l'Arménie et le Rouanda, mais on espère toujours de grimper encore. Bosnie - ZERO POINT! Serbie - jeux, set et match! Quoi faire, nous gardons pour nous, et rien que pour nous, cet escalier qui avait capté le dernier souffle et le dernier regard, si noir, si triste, de Primo Levi. Le reste on vous l’offre, gratuitement, pour que vous fassiez de la littérature.

 


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*Dobro je ( bosniaque)-c’est bon, ça va, je me sens bien…


 

Louis Aragon
Le roman inachevé, pages 72 à 75
Poésie/Gallimard


Bierstube Magie allemande
Et douces comme un lait d'amandes
Mina Linda lèvres gourmandes
qui tant souhaitent d'être crues
Dont les voix encore enfantines
A fredonner tout bas s'obstinent
L'air Ach du lieber Augustin
Qu'un passant siffle dans la rue

Sofienstrasse Ma mémoire
Retrouve la chambre et l'armoire
L'eau qui chante dans la bouilloire
Les phrases des coussins brodés
L'abat-jour de fausse opaline
Le Toteninsel de Boecklin
Et le peignoir de mousseline
qui s'ouvre en donnant des idées

Au plaisir prise et toujours prête
O Gaense-Liesel des défaites
Tout à coup tu tournais la tête
Et tu m'offrais comme cela
La tentation de ta nuque
Demoiselle de Sarrebrück
Qui descendais faire le truc
Pour un morceau de chocolat

Et moi pour la juger que suis-je
Pauvres bonheurs pauvres vertiges
Il s'est tant perdu de prodiges
Que je ne m'y reconnais plus
Rencontres Partances hâtives
Est-ce ainsi que les hommes vivent
Et leurs baisers au loin les suivent
Comme des soleils révolus

Tout est affaire de décors
Changer de lit changer de corps
A quoi bon puisque c'est encore
Moi qui moi-même me trahis
Moi qui me traîne et m'éparpille
Et mon ombre se déshabille
Dans les bras semblables des filles
Où j'ai cru trouver un pays

 



Coeur léger coeur changeant coeur lourd
Le temps de rêver est bien court
Que faut-il faire de mes jours
Que faut-il faire de mes nuits
Je n'avais amour ni demeure
Nulle part où je vive ou meure
Je passais comme la rumeur
je m'endormais comme le bruit

C'était un temps déraisonnable
On avait mis les morts à table
On faisait des châteaux de sable
On prenait les loups pour des chiens
Tout changeait de pôle et d'épaule
La pièce était-elle ou non drôle
Moi si j'y tenait mal mon rôle
C'était de n'y comprendre rien

Dans le quartier Hohenzollern
Entre la Sarre et les casernes
Comme les fleurs de la luzerne
Fleurissaient les seins de Lola
Elle avait un coeur d'hirondelle
Sur le canapé du bordel
Je venais m'allonger près d'elle
Dans les hoquets du pianola

Elle était brune et pourtant blanche
Ses cheveux tombaient sur ses hanches
Et la semaine et le dimanche
Elle ouvrait à tous ses bras nus
Elle avait des yeux de faïence
Et travaillait avec vaillance
Pour un artilleur de Mayence
Qui n'en est jamais revenu


Il est d'autres soldats en ville
Et la nuit montent les civils
Remets du rimmel à tes cils
Lola qui t'en iras bientôt
Encore un verre de liqueur
Ce fut en avril à cinq heures
Au petit jour que dans ton coeur
Un dragon plongea son couteau

Le ciel était gris de nuages
Il y volait des oies sauvages
Qui criaient la mort au passage
Au-dessus des maisons des quais
Je les voyais par la fenêtre
Leur chant triste entrait dans mon être
Et je croyais y reconnaître
Du Rainer Maria Rilke

 

Arthur Rimbaud
L'orgie parisienne ou Paris se repeuple


O lâches, la voilà ! Dégorgez dans les gares !
Le soleil expia de ses poumons ardents
Les boulevards qu'un soir comblèrent les Barbares.
Voilà la Cité belle, assise à l'occident !

Allez ! on préviendra les reflux d'incendie,
Voilà les quais, voilà les boulevards, voilà
Les maisons sur l'azur léger qui s'irradie
Et qu'un soir la rougeur des bombes étoila !

Cachez les palais morts dans des niches de planches !
L'ancien jour effaré rafraîchit vos regards.
Voici le troupeau roux des tordeuses de hanches :
Soyez fous, vous serez drôles, étant hagards !

Tas de chiennes en rut mangeant des cataplasmes,
Le cri des maisons d'or vous réclame. Volez !
Mangez ! Voici la nuit de joie aux profonds spasmes
Qui descend dans la rue. O buveurs désolés,

Buvez ! Quand la lumière arrive intense et folle,
Fouillant à vos côtés les luxes ruisselants,
Vous n'allez pas baver, sans geste, sans parole,
Dans vos verres, les yeux perdus aux lointains blancs,

Avalez, pour la Reine aux fesses cascadantes !
Ecoutez l'action des stupides hoquets
Déchirants ! Ecoutez sauter aux nuits ardentes
Les idiots râleux, vieillards, pantins, laquais !

O coeurs de saleté, bouches épouvantables,
Fonctionnez plus fort, bouches de puanteurs !
Un vin pour ces torpeurs ignobles, sur ces tables...
Vos ventres sont fondus de hontes, ô Vainqueurs !

Ouvrez votre narine aux superbes nausées !
Trempez de poisons forts les cordes de vos cous !
Sur vos nuques d'enfants baissant ses mains croisées
Le Poète vous dit : " O lâches, soyez fous !

Parce que vous fouillez le ventre de la Femme,
Vous craignez d'elle encore une convulsion
Qui crie, asphyxiant votre nichée infâme
Sur sa poitrine, en une horrible pression.

Syphilitiques, fous, rois, pantins, ventriloques,
Qu'est-ce que ça peut faire à la putain Paris,
Vos âmes et vos corps, vos poisons et vos loques ?
Elle se secouera de vous, hargneux pourris !

Et quand vous serez bas, geignant sur vos entrailles,
Les flancs morts, réclamant votre argent, éperdus,
La rouge courtisane aux seins gros de batailles
Loin de votre stupeur tordra ses poings ardus !

Quand tes pieds ont dansé si fort dans les colères,
Paris ! quand tu reçus tant de coups de couteau,
Quand tu gis, retenant dans tes prunelles claires
Un peu de la bonté du fauve renouveau,

O cité douloureuse, ô cité quasi morte,
La tête et les deux seins jetés vers l'Avenir
Ouvrant sur ta pâleur ses milliards de portes,
Cité que le Passé sombre pourrait bénir :

Corps remagnétisé pour les énormes peines,
Tu rebois donc la vie effroyable ! tu sens
Sourdre le flux des vers livides en tes veines,
Et sur ton clair amour rôder les doigts glaçants !


 

Et ce n'est pas mauvais. Tes vers, tes vers livides
Ne gêneront pas plus ton souffle de Progrès
Que les Stryx n'éteignaient l'oeil des Cariatides
Où des pleurs d'or astral tombaient des bleus degrés."

Quoique ce soit affreux de te revoir couverte
Ainsi ; quoiqu'on n'ait fait jamais d'une cité
Ulcère plus puant à la Nature verte,
Le Poète te dit : " Splendide est ta Beauté !"

L'orage t'a sacrée suprême poésie;
L'immense remuement des forces te secourt ;
Ton oeuvre bout, la mort gronde, Cité choisie !
Amasse les strideurs au coeur du clairon sourd.

Le Poète prendra le sanglot des Infâmes,
La haine des Forçats, la clameur des Maudits ;
Et ses rayons d'amour flagelleront les Femmes.
Ses strophes bondiront : Voilà ! voilà ! bandits !

- Société, tout est rétabli : - les orgies
Pleurent leur ancien râle aux anciens lupanars :
Et les gaz en délire, aux murailles rougies,
Flambent sinistrement vers les azurs blafards !
                                                
                                                                                    Mai 1871.